"Le marché de l’art est mort... Vive l’art sans marché" Emmanuelle Gall

publié le 1er octobre 2013, par bidonfumant |

Quand le milieu n’en finit pas de déplorer la crise du marché et idéalise l’âge d’or qui l’a précédée, d’autres éclatent d’un rire sarcastique à la seule évocation du mot "art", à l’image des trois héros de "La Haine", franchissant en intrus le seuil des galeries et s’y sentant agressés. Ce qui sonne faux dans la séquence, c’est moins la réaction violente des jeunes que les oeuvres montrées : caricature entre nouveau réalisme et minimalisme. La démonstration ne nécessitait pas d’artifice, bon nombre d’expositions réelles pouvaient faire l’affaire.

Le microcosme artistique est à l’image de la société civile, voire du monde politique. Les origines de la crise sont aussi à chercher dans les excès et les vices des années 80 : multiplication des transactions, mais aussi, inévitablement, corruption, blanchiment d’argent, cumul des mandats par des critiques - professeurs - collectionneurs - experts - commissaires d’exposition... Rapidement les galeries sont devenus des épiceries de luxe, les oeuvres des productions et la profession d’artiste un moyen efficace de réussite sociale et matérielle. A la première alerte l’édifice s’est effondré.

Le public doute plus que jamais. Dans le meilleur des cas, il visite les grandes expositions institutionnelles et préfère la culture à l’art contemporain. Les spéculateurs essaient d’écouler leur stock de "chefs-d’oeuvre". Et de guetter une hausse hypothétique des transactions chez Sotheby’s ou à la FIAC, de projeter la reprise prochaine. Les marchands ferment boutique ou adoptent la politique de l’autruche. Seuls les "gros", aujourd’hui propriétaires d’espaces démesurés, font encore illusion. Leur programmation, elle, trahit leur frilosité : Louise Bourgeois, Robert Rauschenberg, Julien Schnabel, Arte Povera... De l’art des années folles, des valeurs "sûres", américaines de préférence... Les institutions ne font pas meilleure figure. On compte désormais les jours des FRAC et autres centres d’art contemporain. Muselés, leurs responsables ne brillent que très rarement par leur esprit d’initiative. Et les artistes ? En état de choc pour la plupart, patients dans le meilleur des cas, le plus souvent résignés, voire aigris. Comment ne pas l’être quand on a vu sa cote s’effondrer en l’espace de deux ans ?

Dans le même temps s’est affirmé un courant qui tient le devant de la scène parisienne depuis peu et trouve des échos ailleurs en Europe : un art de la crise. Né d’une prise de conscience - la crise économique et sociale est sans doute plus tragique que celle du microcosme artistique - et d’une volonté de s’ouvrir au monde extérieur. Les expositions se multiplient pour dire la difficulté d’être artiste aujourd’hui, l’envie de se rendre utile, de participer à la société civile. La cuvée 94 des ateliers de l’ARC était assez symptomatique : elle proposait des combinaisons de survie, des tenues de camouflage en "tissu urbain", des tables de ping pong en cimaises... Ce courant a sa presse : des revues en papier glacé qui en appellent à "l’économie", revendiquent de nouveaux territoires pour l’art, défendent des pratiques directement liées à l’environnement économique, social, politique. Il a également ses entrées, chez de jeunes galeristes qui aspirent à entrer dans la cour des grands. Du coup les autres sont tentés de suivre le mouvement, parce que la concurrence est forte, parce qu’il n’est pas question de rater une occasion. On ne sait jamais... S’acheter une conduite en alternant des expositions prestigieuses et/ou commerciales et des manifestations d’avant garde", c’est ça aussi l’éclectisme post-moderne.

Quand on fabrique des vêtements, pourquoi ne pas les distribuer "pour ce qu’ils sont", dans de grandes surfaces et seulement là ? Est-il nécessaire d’inventer une pseudo haute-couture ? Même chose pour ceux, néo-pop, qui utilisent des produits de consommation courante, c’est dans les ignobles centres commerciaux des zones industrielles qu’il faut les montrer. Quand on puise l’inspiration dans la rue, c’est dans la rue qu’il faut agir et accepter de rencontrer l’incompréhension du public. On ne provoque plus personne dans les espaces aseptisés des musées et des galeries.

Il est urgent que les artistes sortent de leur torpeur, qu’ils renoncent à attendre une improbable manne céleste... Il est urgent qu’ils sortent de leurs ateliers et prennent la parole. D’autres l’ont fait avant eux sans singer pudiquement le jargon de la critique. Qu’ils cessent de considérer la pratique d’un art comme une activité potentiellement lucrative. Et cela, pas seulement exceptionnellement, pour la bonne cause et la bonne conscience. Si l’art n’est plus un secteur créateur d’emplois (même précaires), pourquoi ne pas revendiquer haut et fort le métier-alimentaire ou pas que l’on a exercé jusqu’ici, bon an mal an, dans la plus grande discrétion et non sans complexes ? C’est sans doute le plus sûr moyen de conserver un pied dans la société civile mais aussi de conserver le droit à la critique et à la subversion. De même la galerie telle qu’on la connaît aujourd’hui, affichant ostensiblement son opulence dans une rue du 8ème arrondissement ou haut perchée dans un coquet immeuble du marais, est un lieu caduc.

N’en sont-ils pas encore conscients ceux qui affichent à longueur de journée une mine morose ou croient jouer la séduction en employant de ravissantes créatures dont l’amabilité égale la culture artistique. A quand les galeries associatives, sans domicile fixe, capables de changement à vue ? A quand les initiatives originales à l’adresse des enfants, des adolescents, ou de tous ceux qui n’osent pas franchir le seuil de ces espaces cliniques et rigides ? A quand la pratique de prix raisonnables ? Puissent les institutions, d’une efficacité redoutable quand il s’agit de promouvoir les impressionnistes ou l’art moderne, développer la même énergie pour l’art contemporain. Reste la critique. Aura-t-elle l’humilité de se borner à son rôle d’arbitre ?

Et l’on se prend à rêver d’actions radicales, désintéressées, inédites.

Pour une amateurisation de l’art.

Emmanuelle Gall juillet 95 texte tiré du numéro 2 de "l’index"





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