OCCUPER LA NUIT DU 9 AU 14 SEPTEMEBRE 25
publié le 8 septembre 2025, par / Temps de lecture estimé : 6 mn /
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« Il n’y a AUCUN journaliste à Gaza. Uniquement des tueurs, des combattants ou des preneurs d’otages avec une carte de presse. » Raphaël Enthoven
« Au rythme où les journalistes sont tués à Gaza par l’armée israélienne, il n’y aura bientôt plus personne pour vous informer », alertent des centaines de médias ce lundi 1er septembre, dans le cadre de la campagne de mobilisation internationale à l’initiative de RSF et Avaaz. Dans ce contexte, il nous apparaît nécessaire de remettre en question les discours qui disqualifient la parole des Palestiniens et contribuent à faire disparaître leur mémoire du débat public.
Par un message posté sur le réseau X le 15 août 2025, dans le contexte de l’indignation internationale suscitée par le meurtre du journaliste de la chaîne Al-Jazeera Anas Al-Sharif, ciblé avec quatre de ses collègues par une frappe israélienne, Raphaël Enthoven déclarait :
« Il n’y a AUCUN journaliste à Gaza. Uniquement des tueurs, des combattants ou des preneurs d’otages avec une carte de presse. »
MARDI
IMpronov
Dans Impronov, il y a improvisation, soit mais dans nov, ... hiroshima mon amour, florence Magne, thazartes transport, hyvernaud, peter ablinger et .... James brown.
Du canal sud historique et dérisoire...
Sur les réseaux sociaux, l’usage des majuscules vient souvent appuyer la véhémence d’un propos en permettant au scripteur de hausser la voix. Ici toutefois, ce choix semble dicté par un autre motif : à ces deux phrases dont, chaque fois, le point donne l’allure d’un rappel indiscutable, l’adverbe « AUCUN » ajoute le poids de la nécessité. Il invite à comprendre qu’aux yeux de l’auteur, les journalistes ne sont pas simplement absents de Gaza, comme s’il se trouvait juste qu’il n’y en avait pas ; sous le feu croisé des adverbes « aucun » et « uniquement », ce n’est pas une absence de fait, mais bien une impossibilité de droit et de principe qui se trouve posée comme par construction. Dans cet enchâssement adverbial, l’expression « journaliste à Gaza » apparaît comme une contradiction in adjecto, un improbable « cercle carré », une illusion langagière dont il convient de démasquer la consistance apparente. Aussi est-ce rappeler à la raison que de dissiper une telle chimère en rétablissant une description exempte d’ambiguïté : tueurs, combattants, preneurs d’otages.
MERCREDI
QUE DU PALPABLE
Les plus âgés, dont je suis, se souviennent que Raphaël Enthoven conduisit un temps une émission de philosophie de bonne tenue où il était loisible d’échanger autre chose que des invectives. Peut-être l’ancien animateur sait-il encore assez de philosophie pour se souvenir de l’ouvrage publié en 1983 aux Éditions de Minuit par Jean-François Lyotard et intitulé Le Différend. Lyotard s’y efforçait de caractériser à travers la notion de « différend » une figure contentieuse très particulière, différente des litiges ordinaires en ce que l’une des parties s’y voit, d’un même geste, victime d’un tort et privée de tout moyen de témoigner pour faire reconnaître le mal qui lui est infligé. Une saisissante série de cas venait, au seuil du livre, attester de la réalité de ces scènes, marquées par ce que l’on n’avait pas encore pris le pli de nommer une « silenciation » radicale.
JEUDI
sonidos desde mi ventanas
Pendant le covid, des amateurs de sons, en amérique du Sud enregistrent ce qu’ils entendent depuis leur fenêtre.
Anecdotique mais....
Par exemple, empruntant au dissident Alexander Zinoviev sa description de la société soviétique, Lyotard soulignait l’armature logique conduisant en URSS à assimiler toute opposition à un crime de droit commun : si vous êtes communiste, vous n’avez pas à porter de jugement sur la réalité du communisme, car c’est la prérogative exclusive du Parti ; si vous cessez de donner votre agrément à cette autorité, vous cessez ipso facto d’être communiste – il ne saurait donc y avoir d’opposition communiste. Ce n’est pas seulement, donc, qu’en URSS les témoignages défavorables étaient dangereux et étouffés ; c’est qu’à cet écrasement matériel venait répondre l’épure d’une déduction disqualifiant a priori tout témoignage et tout témoin, les renvoyant à leur néant en excipant de ce que l’impossible ne saurait être réel.
VENDREDI
Les parasites nous brouillent l’écoute
Dans le propos de Raphaël Enthoven il n’est pas difficile de reconnaître, sous cette forme agressivement ramassée qu’appellent les tweets et que la rhétorique classique nommait un enthymème, le trait d’un argument en tous points analogue : il ne s’agit pas simplement de soutenir qu’existent, factuellement, de faux journalistes à Gaza (à quoi s’employait la vidéo de propagande de l’armée israélienne dont le repost accompagnait le message) ; l’enjeu est de démontrer la nécessaire inexistence de vrais journalistes, d’affirmer qu’il ne saurait y en avoir AUCUN dès lors qu’un journaliste est nécessairement soit à l’extérieur de la bande de Gaza, ce qui l’empêche de témoigner, soit à l’intérieur de la bande de Gaza, mais dans ce cas en collusion avec le Hamas, ce qui discrédite son témoignage.
SAMEDI
L’inquiétude de Valère Novarina : un indispensable
Ainsi Lyotard définissait-il, en le distinguant du simple dommage, le tort comme « un dommage accompagné de la perte des moyens de faire la preuve du dommage. C’est le cas si la victime est privée de la vie, ou de toutes les libertés, ou de la liberté de rendre publiques ses idées. » C’est aujourd’hui à quoi s’emploie activement l’armée israélienne en abattant de manière méthodique, dans des proportions exorbitantes, représentants de la presse et relais d’information ; c’est également à quoi le type de propos porté ici par Raphaël Enthoven apporte un concours actif, redoublant l’assassinat extra-judiciaire des observateurs par la disqualification de leur statut de témoins, déconsidérant au passage celles et ceux qui entendraient prêter l’oreille à leur parole et se feraient par là-même dupes ou complices d’une supposée usurpation.
Là où la logique génocidaire implique toujours la destruction des traces de la destruction, veiller au témoignage devrait être la première tâche de la pensée, et se garder d’en salir la mémoire une précaution cardinale.
DIMANCHE
Au-delà de la bordée d’injures que le post de Raphaël Enthoven a suscitée sur cette bauge qu’est devenu le réseau X (insultes d’autant plus regrettables qu’elle ont permis à leur destinataire de poser une fois encore en martyre de la liberté d’expression), s’il vaut la peine de s’arrêter un instant sur cette déclaration outrancière c’est qu’elle porte à l’incandescence une logique de dénégation dont, depuis des mois, les effets sont tangibles et délétères sur un débat public dont il nous revient pourtant de prendre collectivement soin[1]. On préfèrerait sincèrement n’avoir pas à rappeler ici que, voici quarante ans, les analyses de Jean-François Lyotard s’inscrivaient dans un contexte bien précis : l’irruption du négationnisme dans le débat d’opinion français, au-delà des petits cercles où il prospérait jusque-là et dont, dans Les Assassins de la mémoire (1987), Pierre Vidal-Naquet a retracé avec précision la généalogie. De cette entreprise visant à instiller le doute sur la destruction des juifs d’Europe, le point d’entrée dans le débat public fut la publication d’une tribune où Robert Faurisson arguait, on s’en souvient, de ce que les témoins d’un meurtre de masse auquel nul n’était supposé survivre étaient, du seul fait d’être en vie, peu dignes de foi. Le vertige face à la perversité de cet argument, la manière dont celui-ci fait vaciller les repères communs de la vérité traversent de part en part les pages du Différend ; Lyotard en tirait une éthique minimale, qui à mes yeux vaut viatique pour le présent : là où la logique génocidaire implique toujours la destruction des traces de la destruction, veiller au témoignage devrait être la première tâche de la pensée, et se garder d’en salir la mémoire une précaution cardinale.
Se soustraire à ces exigences est une faute ; donner à ces manquements les apparences de la raison est intellectuellement déshonorant.
Mathieu Potte-Bonneville Philosophe
Articleparu dans AOC
[1] A l’heure même où j’écrivais ces lignes, le quotidien Le Monde publiait en ligne un reportage de Luc Bronner intitulé : « “Il n’y a pas de famine à Gaza” : des influenceurs au service de la propagande israélienne », article qui vit quelques heures plus tard son titre expurgé de cette formule choquante – dans le souci, en effet louable, de ne pas accréditer ce type de négation de la réalité en la faisant figurer dans l’en-tête, même entre guillemets et au titre de citation.
